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Créoles, pidgins et koïnès
Les créoles
Les langues créoles sont exceptionnelles par les conditions de leur formation, qui les place à l’extérieur de la classification génétique des langues communément admise. Alors que la majorité des langues sont le produit d’une transmission régulière de génération à génération, accompagnée de changements plus ou moins importants à chaque transmission, les créoles apparaissent comme le produit d’une rupture (une population entière est amenée à renoncer à sa langue d’origine) et d’un contact (avec une nouvelle langue, qui est profondément transformée). Autrement dit, contrairement à toutes les autres langues, les langues créoles sont apparus à une date historique, souvent fixer à une cinquantaine d’années près.
Il y eut plusieurs sortes de contacts conduisant à cette apparition. S’agissant des créoles de plantation des Antilles, les plus communément connus, le contact fut extrêmement brutal : il se traduisit par la déportation outre-Atlantique de centaines de milliers de personnes réduites en esclavage, dans des conditions matérielles et morales épouvantables. Ces Africains et Africaines qui parlaient à l’origine des langues différentes, furent ainsi forcés de reconstruire une société nouvelle qui avait besoin d’une langue commune. Comme aucune langue africaine n’était dans une position hégémonique, seule la langue des maîtres pouvait servir de point de référence commun. Mais le contact avec cette langue se faisait, non à travers un apprentissage dépassionné, mais à travers les conditions brutales du travail servile : le vocabulaire passe, mais pas la grammaire.
Dans d’autres cas – créoles apparus en Afrique même, créoles de l’Océan Indien et du Pacifique, qui n’ont pas ou dans une moindre mesure l’esclavage à leur principe – le contact fut moins violent, mais il provoqua à chaque fois cette rupture nécessaire pour qu’un créole émerge, rupture toujours au moins sociale et culturelle, parfois aussi géographique.
En conséquence, les langues créoles présentent une double caractéristique :
- leur vocabulaire est en majeure partie issu d’une langue de colonisation : c’est pourquoi on parle de créoles anglais, arabes, espagnols, français, néerlandais et portugais (ou encore de base lexicale anglaise, etc.).
- en revanche, leurs grammaires sont notablement différentes et issues d’un processus de restructuration, dans lequel interviennent plusieurs facteurs : les grammaires des langues d’origine, les constantes des situations de contact linguistique et de l’apprentissage de langues secondes « sur le tas », les propriétés universelles du langage humain.
La grammaire des langues créoles est donc d’un intérêt majeur pour la linguistique et les sciences cognitives.
Les koïnès
Une koïnè est une variante « inter-dialectale » d’une langue. Lorsqu’il existe de nombreuses variations dialectales d’une langue, il arrive que par consensus se développe une forme commune, compréhensible par tous les locuteurs des différents dialectes d’une même langue. Le nom vient du premier exemple historiquement connu, la koïnè grecque (« langage commun ») qui permettait, dans l’antiquité grecque tardive, à toutes les différentes entités politiques grecques, possédant chacune leur propre dialecte, de maintenir des relations commerciales et diplomatiques. Elle était pratiquée dans tout le bassin méditerranéen. Et il semble qu’elle soit à l’origine du grec moderne. Même lorsqu’une koïnè est une construction artificielle – ce qui ne semble pas avoir été le cas de la koïnè grecque – il arrive que, à cause de son statut social, les parents la transmettent à leurs enfants plutôt que leur propre variante dialectale.
Il existe des exemples contemporains de koïnês. C’est le cas de l’arabe standard moderne, par oppositions aux arabes dialectaux, ou du basque unifié (le batua), langue officielle du pays basque.
Les pidgins
Un pidgin est un parler qui se développe entre locuteurs de langues très différentes ou très éloignées (au contraire d’une koïnè) pour faciliter les échanges. En général, le vocabulaire d’un pidgin provient pour l’essentiel de l’une des langues en présence, p.ex. l’anglais pour le Chinese Pidgin English utilisé pendant tout le dix-neuvième siècle entre commerçants chinois et européens dans les ports chinois ouverts aux étrangers (Canton, en particulier). Les mots d’origine chinoise y étaient en minorité, tout comme les emprunts au français et à l’anglais dans le Chinook Jargon utilisé au dix-neuvième siècle (et encore, semble-t-il, au vingtième) entre Amérindiens et Européens dans l’ouest des Etats-Unis et du Canada (Oregon, Washington, Colombie britannique). Il existe toutefois des pidgins « mixtes », tel le russnorsk à vocabulaire également russe et norvégien grâce auquel les marchands russes venus acheter la morue dans les ports du nord de la Norvège se comprenaient avec les pêcheurs locaux. (Le russnorsk a disparu avec le commerce qui l’avait fait naître peu après la révolution de 1917.) Enfin, il arrive que le vocabulaire provienne de plusieurs langues suffisamment proches pour qu’il soit difficile de les distinguer au niveau du pidgin : c’est le cas de la lingua franca méditerranéenne ou sabir où les apports lexicaux italiens, espagnols et occitans se confondent souvent.
Un pidgin n’est la langue maternelle de personne. Le caractère limité de ses emplois a pour corrélats (a) un vocabulaire restreint ; (b) une absence quasi complète de procédés morphologiques permettant de fléchir les mots selon les catégories de temps, de nombre, etc. et d’en former de nouveaux ; (c) une syntaxe peu complexe. Les pidgins disparaissent parfois quand ils perdent leur utilité (comme le russnorsk, si une langue s’impose dans la région concernée ou que les populations deviennent plurilingues).
Lorsqu’ils perdurent assez longtemps (plusieurs générations), il peut aussi se faire que leurs ressources lexicales, morphosyntaxiques et discursives s’enrichissent au point qu’ils ne se distinguent plus d’une langue « ordinaire » sans pour autant cesser de n’être qu’une langue seconde. Ce fut le cas du tok pisin de Papouasie-Nouvelle Guinée (anciennement nommé Pidgin English) jusqu’à il y a une trentaine d’années. C’est peut-être encore le cas du Kriyol (portugais) de Guinée-Bissau.
A ce stade, toutefois, il s’en faut peu pour que certains locuteurs s’approprient le pidgin et le transmettent exclusivement à leurs enfants. Le pidign devient alors un créole. C’est ce qui est arrivé au bislama du Vanuatu qui est devenu la langue maternelle des enfants des villes ; et c’est ce qui est en train de se passer pour le tok pisin évoqué plus haut.
Page réalisé en collaboration avec Michel Launey et Alain Kihm, 2009.



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